Démocratie - Les raisons de la colère
03 mai 2023
Questionnements sur la crise démocratique actuelle
Qui à raison, Qui à tort ?
Les commentateurs et personnalités politiques sont nombreux à déplorer les accès de violences qui ont égrené la lutte politique autour de la réforme des retraites. Trop peu, cependant, les ont directement liés à la pratique anti-démocratique du pouvoir exercée par le gouvernement.
Or parler de démocratie, c’est directement vouloir signifier le mécanisme le plus sûr par lequel s’évite le conflit brutal et physiquement violent. L’erreur fondatrice du gouvernement est de croire que la « meilleure » décision doit s’imposer, et que la meilleure décision est la leur. C’est-à-dire celle de l’élite éclairée, ayant le temps et la connaissance pour prendre ce type de décisions. [1]
A l’inverse, d’autres pensent précisément qu’un système authentiquement démocratique a pour vertu non-négligeable de conduire à la meilleure décision possible le plus souvent. L’explication est que bénéficier de la sagesse collective conduit mécaniquement à de meilleurs résultats qu’à travers l’intelligence individuelle (ou leur somme). C’est une position aristotélicienne (cf. ICI) brillamment représentée par Hélène Landemore par exemple (cf. ICI).
Mon opinion personnelle est que c’est peu probable tout de même, et qu’il existerait bien des systèmes qui conduiraient plus systématiquement et plus sûrement à une décision meilleure au vu des critères choisis. J’évite ici soigneusement de lever les questions qui immédiatement suivent sur la nature d’une décision « meilleure » dans le champ politique. La question, de toute manière, ne manquera pas de se poser à l’avenir avec l’introduction de systèmes complexes intelligents dans les processus collectifs de décision. Qu’aurons-nous à répondre à ces IA rendant directement et synthétiquement disponible cette intelligence collective du fait de leurs données d’entraînement ?
Réussite et Echec pour un responsable politique
Quel est donc que l’intérêt de la démocratie, qui échappe aux commentateurs comme au gouvernement actuel, s’il n’est pas d’assurer une meilleure solution à un problème technique ? Ce n’est pas dans la qualité de la décision que se joue l’intérêt principal de la démocratie, mais dans la procédure même : la participation, au sens de la possibilité d’opposition ( de veto ) à la décision des dirigeants.
Quand bien même ceux-ci auraient-ils été élus ou useraient-ils de mécanismes législatifs constitutionnels. Quand bien même s’avérerait-il qu’ils aient eu raison au regard de l’histoire.
Car de cette vérité imposée autoritairement émergera tout de même le chaos, produit de la volonté populaire humiliée et étouffée. Le visionnage récent du beau documentaire de Public Sénat, disponible sur YouTube (cf. ICI), donne la nette impression que la majorité des dirigeants politiques importants de la Ve République semblent considérer comme un échec le fait d’avoir reculé face à la contestation populaire quand ils pensaient avoir raison. C’est inquiétant.
A l’exception notable de Balladur et Sarkozy dans ce documentaire, et y compris Macron (étant donné ses derniers contre-sens sur la définition du terme de démocratie) ; la plupart d’entre eux ont l’air de penser que se soumettre à la volonté générale, c’est-à-dire au souverain, c’est échoué. C’est pourtant exactement l’inverse.
Souveraineté et Légitimité de la décision politique
Concernant le CPE, l’école libre, ou les réformes des retraites précédentes ; le recul est au crédit des dirigeants passés. Ils avaient à l’esprit l’importance pour l’avenir de maintenir la conviction des citoyens dans l’idée qu’à tout moment, et s’ils parvenaient à convaincre assez de leurs concitoyens du bien fondée de leur position, ils pouvaient s’opposer à une décision. Si, dans le passé, cet esprit démocratique prévalait pour tous, de gauche comme de droite ; désormais, le gouvernement l’a fait tomber. Avec l’incapacité du Conseil constitutionnel à statuer au-delà du texte à propos de son esprit, nous entrons dans une ère où l’exécutif (notamment le prochain…) à les mains libres même sans l’assemblée, sans la démocratie sociale incarnée dans les syndicats et sans l’assentiment de la majorité de la population.
Voilà donc l’intérêt de la démocratie que l’on aperçoit mieux lorsqu’elle s’étiole : la cohésion sociale. La capacité à admettre qu’une décision s’impose, et à rentrée chez soi sans destruction matérielle, agression physique ou blessures injustes. Si la décision ne peut se targuer d’au moins une relation institutionnelle ou politique à la volonté générale (majorité de la population, majorité des représentant à l’assemblée, majorité des élus syndicaux ou que sais-je encore…) alors là, il y a un grave déni qui rend impossible la résolution pacifique du conflit. Les effets peuvent être différés dans le temps, mais ils ne manqueront pas d’advenir, violemment.
Et Nous dans tout ça ?
Enfin, pour finir, il faut admettre, à regret, que sur ce point-là, nous sommes en tant que mouvement extrêmement mal placé pour donner des leçons. Notre organisation laisse une minorité décider des orientations générales et de la résolution des problèmes politiques pour la majorité des colleurs d’affiches et électeurs. Ceux-ci sont dépossédés de leur droit à l’émancipation par l’action et la décision politique, dans un mouvement qui en fait pourtant un cheval de bataille central.
Sur le cas Quatennens, sur le choix des élus aux dernières législatives, sur le choix des représentants du mouvement en interne, sur la question des courants dissonants en interne ; de ces points de vue là, rien ne va. Comporterions-nous différemment de Macron arrivée au pouvoir ? La question est ouverte…
[1] Cette position, à la très vieille histoire platonicienne, a reçu des soutiens théoriques non – négligeables dans les théorèmes de Condorcet et d’impossibilité d’Arrow. Dit rapidement, une décision impliquant un nombre minimal d’alternatives (3) avec un nombre minimal de participant à la décision collective (3 votants) ne pourrait pas mener à une décision « non-dictatoriale ». Dictatoriale veut simplement dire ici que les préférences d’un seul des votants dicte la décision. Pour une explication plus claire : (cf. ICI)